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BUDOSHUGYOSHA
En février 2010; la magazine japonais Hiden consacrait un dossier spécial au Daito ryu tel que l'a transmit Tokimune Takeda, fils et successeur du célèbre Sokaku Takeda. Un bon moyen de se rappeler de ce personnage dont l'importance dans le renouveau et l'organisation du Daito ryu est relativement peu connu bien que primordiale.
Je vous en propose aujourd'hui une traduction.
La généalogie de Sokaku et Tokimune Takeda et le Daito ryu aiki jujutsu
L'homme du destin
En 1943, alors qu'il apprenait le décès de son père, Sokaku, quel fut la pensée de Tokimune Takeda ?
A cette époque, la situation de la guerre du Pacifique ne cessait de se dégrader et Tokimune était occupé par l'accomplissement de son service militaire de trois années, et cela depuis la fin de l'année 1939.
Tokimune Takeda au cours de son service militaire
Après le décès de son père, une légende dans le monde du bujutsu, bien entendu le poids du Daito ryu reposait sur ses épaules et si on considère le chaos qui accompagna la défaite, on peut dire que ce départ fut perturbé.
Tokimune naquit en 1916, à Shimo Yubetsu, en Hokkaido. Il était le fils aîné de Sokaku et de sa seconde épouse Sue.
(Bien qu'en réalité il ne fut que le troisième fils, il fut enregistré à l'état civil en tant qu'aîné)
Il portait durant son enfance le prénom de Sozaburo (Ecrit 惣三郎, le premier kanji étant le même que le prénom de son père Sokaku 惣角 ou 宗三郎 , le premier kanji étant le second de Tokimune, 時宗) et apprit dès l'âge de 9 ans divers bujutsu dont le Daito ryu à partir des bases du sabre, avec son père.
Sokaku Takeda, le célèbre et redouté maître du Daito ryu lors qu'il avait une trentaine d'années
Une annecdote existe à ce sujet. Au cours de cet apprentissage, il est arrivé que son père le flanque dehors, en plein froid glacial, en lui donnant pour tout équipement une scie, et afin de se protéger du gel, il se mettait à scier en permanence un rondin de bois.
Le jeune Sozaburo en compagnie de sa mère, Sue
Lorsqu'il avait 14 ans, sa mère mourut au cours d'un incendie et il dut, à la suite de ce tragique évènement, garder la maison à la place de son père qui s'absentait durant de longues périodes pour dispenser son enseignement, et également prendre soin de ses frères et soeurs en bas âge.
Il ne regarda jamais en arrière. Si on considère que celui qui commence quelque chose de nouveau, défriche en quelque sorte le chemin dans une contrée sauvage, il est possible que le destin de celui qui vient après soit d'amménager ce même chemin.
En ce qui concerne Tokimune, on peut dire qu'endurer cette période, tôt dans son existence, fixa son destin en tant que deuxième génération. C'est sans doute ce genre d'expérience qui fonda la base qui lui permit de conserver intacte la lueur du Daito ryu au cours des épreuves futures.
A 20 ans, il accompagna Sokaku et Yukiyoshi Sagawa sohan en tournée d'enseignement de Sendai jusqu'à Osaka, etc, et on peut imaginer que Sokaku plaçait en lui ses espoirs.
Cependant, comme il l'a été mentionné plus haut, l'année suivante, il fut affecté dans l'infanterie au sein de l'armée de terre et après le décès de Sokaku Takeda, dans cette période troublée, il hérita de la tradition du Daito ryu.
Au lendemain de la guerre, Tokimune qui s'était installé à Abashiri, en Hokkaido, devint agent de police et son taux d'arrestation remarquable lui valut des éloges publiques.
A cette époque, spécialement, il était chargé de maintenir l'ordre public dans l'est de l'île d'Hokkaido où la situation n'était pas bonne. Là, dans des milieux où beaucoup étaient armés d'outils tranchants et se montraient violents, on le surnommait "Takeda le démon".
On peut le commprendre mais Yoshihisa Ishibashi,directeur du Daito ryu Aikibudo honbu, nous dit, "Ce n'était pas le premier parmi les budoka en ce qui concerne le nombre de combats réels mais, ne fumant ni ne buvant d'alcool, c'était quelqu'un d'honnête et gentil, utilisant même "san" ( le suffixe de politesse "san" que l'on peut omettre par exemple pour appeler un subalterne, mais qui est une manière un peu plus abrupte de s'exprimer) pour m'appeler, moi, un de ses élèves."
On nous a aussi raconté qu'une fois il aurait, seul, mis à terre 5 ou 6 pêcheurs, ivres, qui se montraient violents.
Par la suite, il quitta la police et intégra la société de pêche Yamada où en tant que personne chargé du travail, il s'occupait d'intervenir auprès de certains pêcheurs violents. Il fut très apprécié.
Avant et après cette période de transition professionnelle, Tokimune en s'aidant des Eimeiroku (cahiers contenant le nom de chacune des personnes recevant l'enseignement de Sokaku Takeda) rendit visite aux shihan du Daito ryu pour rétablir l'école.
Dans ce contexte, afin d'unifier le Daito ryu en tant que système, il projetait de "récolter" les techniques laissés par Sokaku auprès de diverses personnes dans divers lieux et de compléter son entraînement (shugyo) personnel.
L'enseignement de Sokaku se faisait sous forme de leçons privées, il y a avait en gros les bases, mais souvent il transmettait de manière orale (kuden) la technique qui convenait selon les caractéristiques du partenaire.
Sokaku Takeda, âgé, démontrant une immobilisation de plusieurs partenaires. On aperçoit Tokimune en arrière-plan
Il n'y aurait pas eu de système technique rationnel si on avait poursuivi la transmission en laissant les techniques se morceller. On peut ainsi penser que Tokimune a orienté l'enseignement en enregistrant les techniques à partir de divers shihan et en unifiant jusqu'à un certain degré la transmission.
En se basant sur cette expérience, il créa en 1953, le Daitokan Daito ryu aikibudo so Honbu à Abashiri.
Le Daitokan à Abashiri
Les deux "118 kajo"
(NdT: le terme Kajo que l'on retrouve par exemple dans Ikkajo, nikajo, etc du Daito ryu se traduit par "article")
Tokimune effectua un classement en reprenant la base des enseignements très complexes de Sokaku. C'est quelque chose auquel on doit faire spécialement attention parmi ce qu'il a accompli.
Sokaku laissa plusieurs densho (rouleaux de transmission) comme le Hiden mokuroku, le Hiden okugi no koto, le Aiki jujutsu mokuroku, etc, le plus ancien qui date de 1899 étant le Daito ryu jujutsu hiden mokuroku.
(NdT: le terme Mokuroku signifie "catalogue")
A la fin de ce catalogue, il est inscrit: "En tout 118 articles dont 35 hors-catégories" et c'est pourquoi on le nomme le "118 articles" (Hyaku ju hachi kajo).
Cependant, si on regarde son contenu, on trouve 22 articles en position assise, 12 en position Hanza handachi (un partenaire assis, l'autre debout), 44 debout, 8 sur attaque de deux partenaires, 2 avec un parapluie en main et enfin 2 où on saisit la poignée de notre sabre passé à la ceinture. En faisant le compte, on ne parvient pas à 118. On peut éventuellement rajouter certains enseignements oraux ou les 36 articles du Hiden okugi no koto...cela demeure confus.
Si on considère en particulier le fait que Sokaku ne savait pas écrire et que ces textes furent rédigés par d'autres sous sa dictée, il est difficile de suivre sa véritable intention.
En se basant sur le Daito ryu jujutsu hiden mokuroku de Sokaku, Tokimune ajouta ses idées, effectua un classement pour constituer le Daito ryu aiki jujutsu hiden mokuroku du Daitokan actuel. Ce texte se compose comme l'ancien de 118 articles, mais cette fois de véritablement 118 articles, 118 techniques nommées par les soins de Tokimune.
En restant fidèle au cours des techniques: Idori -assis, Hanza handachi - un assis, l'autre debout, Tachiai - debout et Ushiro dori - arrière, s'est établi un "style" où les pratiquantspeuvent s'entraîner graduellement en conservant un lien, de Ikkajo jusqu'à Gokajo.
(NdT: Ikkajo, Nikajo, Sankajo, Yonkajo et Gokajo sont un ensemble de 5 groupes de techniques de plus en plus complexes; on trouve dans chacune de ces sous-divisions la base et l'origine des techniques Ikkyo, Nikyo, etc de l'aikido.)
Si on regarde de nouveau le Mokuroku de Sokaku, ce que l'on peut dire en premier lieu, c'est qu'il y a beaucoup de frappes aux yeux et aux testicules. Il ne s'agit pas d'agir face à l'attaque de l'adversaire (défense) mais bien de l'abattre soi-même (attaque).
En terme de combat réel, l'efficacité réside dans les techniques pour prendre l'initiative de cette manière. Cela est confirmé par l'expérience et les paroles que répétaient toujours Sokaku, " Dans un combat à sabres réels, l'important est de frapper en premier".
Tokimune enseignant
Il y a encore un point sur lequel il faut attirer l'attention, il s'agit de la partie qui tire son origine de l' aiki du Daito ryu aiki jujutsu. Il existe des techniques où on contrôle l'adversaire rien qu'en le touchant, c'est la partie essentielle de l'aiki jujutsu.
Sans aiki, il n'y a pas d'aiki jujutsu valable, on est encore au stade du taijutsu qui repose sur la force. Cependant acquérir l'aiki est une tâche extrèmement difficile.
Si on parle de la formation du Daito ryu, la base provient-elle de l'Oshiki uchi apprit par Sokaku auprès de Tanomo Saigo ou de ses idées personnelles ? Les détails restent incertains. Débutant dès sa jeunesse par le Ono ha Itto ryu, il a pratiqué le Jiki Shinkage ryu, le Kyoshin Meichi ryu, le Hozoin ryu sojutsu, etc et a également fait la rude expérience, où il a joué sa vie, des combats à lames réelles.
Mais il n'y a pas que des techniques martiales, on peut en effet penser qu'il existe une influence d'expériences mystiques en rapport avec le Mikkyo chez Sokaku.
(NdT: Le terme Mikkyo, littéralement "enseignement secret", fait référence aux branches du bouddhisme dit "ésotérique", représenté au Japon principalement par le Shingon et le Tendai)
De manière pratique, Tokimune fut, par exemple, initié par Sokaku à l'enseignement oral qui dit que "l'heure du buffle est bien pour pétrir le ki" (NdT: L'heure dite du buffle correspond traditionnellement à la période comprise entre 2h et 2h30 du matin, mais il convient ici de lui donner le sens de "tard dans la nuit") et dans le gigantesque nombre de documents qu'il a laissé et que l'on nomme "Notes de Tokimune", on trouve de nombreuses méthodes respiratoires, des informations et connaissances sur les ascèses du Mikkyo, le Gyoho, tout cela transmit par Sokaku à son fils.
Un extrait des notes de Tokimune
Merci pour cette superbe traduction, un document très intéressant !
Merci beaucoup pour la lecture.
Il y a en effet pas mal d'aspects méconnus sur la formalisation du Daito ryu et sur le rôle véritablement important qu'a joué Tokimune Takeda.
A-t-on des descriptions de ces méthodes respiratoires ainsi que les versions de Mikkyo/Gyoho transmis par Sokaku à son fils ?
Non, à priori en ce qui concerne l'article ce n'est que évoqué mais le dossier est assez long donc à vérifier.
Par contre, une photo des fameux documents laissent apparaitre clairement une partie consacrée au Kuji Kiri, pratique liée au shinto et au Mikkyo que l'on retrouve également dans le Katori shinto ryu...
Effectivement, Tokimune a vraiment du accomplir un travail titanesque en réorganisant et en modernisant tout le programme de l'école et surtout en donnant un nom pour chaque technique.
Quant à ses fameuses techniques de respiration, peu sont les Shihan qui en parlent ouvertement, cela reste encore du domaine du réservé. Il est évident que le Daitô-Ryû tout en ayant une forme "externe" comporte beaucoup d'éléments "internes" qui ne sont pas immédiatement accessibles.
Merci pour ces précisions, cela semble en effet évident mais il est rare, me semble-t-il que cela soit mentionné dans les articles évoquant le Daito ryu.